I – Ch. 2 – La vie des jeunes salariés

CHAPITRE DEUXIEME

La vie des jeunes salariés.

§ 1. Triste bilan.

La plupart de ces jeunes gens salariés vivent et travaillent dans des conditions religieuses, morales, professionnelles et physiques qui sont une honte pour notre civilisation et qui ont les répercussions les plus désastreuses sur l’avenir et sur l’éternité de ces jeunes gens. Perte de la vie religieuse, déchéance morale, dégénérescence physique, mentalité antisociale, absence de conscience professionnelle, tel est le triste bilan de l’abandon, dans lequel sont laissées en fait, presque partout, l’adolescence et la jeunesse salariées.

§ 2. De l’école au travail.

Quelques mois après qu’ils ont quitté l’école, même catholique, on ne les reconnait déjà plus. C’est que leur passage de l’école au travail s’est d’ordinaire opéré dans les conditions les plus irrationnelles : Pas d’assistance judicieuse ni efficace pour le choix du métier, ni pour le placement, ni pour les problèmes essentiels à leur nouvel état de vie. Les débutants au travail se sont engagés dans cette étape décisive de leur existence sans en connaître ni les devoirs, ni les droits, ni les dangers, ni les tentations, sans y avoir été préparés et formés ni religieusement, ni moralement. Ils vont au travail « pour gagner de l’argent ».

§ 3. Le milieu du travail.

Du jour au lendemain, sans aucune transition, les voilà jetés à l’atelier, à l’usine, au bureau, introduits d’emblée dans la société et dans l’intimité des autres travailleurs. Ceux-ci auront tôt fait de « dégrouiller » et de « déssaler » les bleus. Les conversations malsaines, les chansons grivoises, les inscriptions et les dessins immoraux aux latrines, aux lavoirs, sur les murs, la promiscuité du personnel mixte, la brutalité des gestes, des ordres et des rapports avec les aînés et les contremaîtres. le débraillé dans les toilettes, le manque de correction, l’absence de toute retenue, toute cette atmosphère habituelle du milieu du travail blesse le débutant, le froisse, le déforme, atrophie en lui la pudeur, la réserve, la considération et le respect mutuel. Timide, faible, seul, abandonné, il n’ose réagir et se laisse entraîner. Il devient sceptique et fataliste. Il subit l’influence bonne ou mauvaise des compagnons avec qui il doit travailler, qu’on lui a imposés, qu’il ne peut choisir. Et on sait que ce sont d’ordinaire les forts en gueule, les vantards, les noceurs, les coureurs de filles qui y donnent le ton.

Le milieu du travail est un milieu fermé; les étrangers n’y sont pas tolérés. «Entrée interdite » à ceux qui n’y viennent pas travailler.

§ 4. Jeunes employés.

Qu’on ne pense pas que la situation des jeunes employés soit meilleure au point de vue moral.

Hélas, si la tenue extérieure semble plus correcte, l’atmosphère de beaucoup de bureaux est plus corrompue que celle des ateliers et des usines. Les conversations, les lectures initient les jeunes débutants à bien des perversités, sans compter la promiscuité qui, moins brutale, est souvent plus provocante.

§ 5. Garçons de course.

Que dire alors des garçons de courses, porteurs de télégrammes, grooms de nos banques, de nos magasins et surtout de nos hôtels, restaurants, tea-rooms, cinémas? On peut dire que leurs journées sont des occasions continuelles de laisser-aller, de légèreté, de perversion.

§ 6. Repos et repas.

Les repos et les repas au travail ou autour du lieu de travail sont de nouvelles occasions de démoralisation: mangeant souvent dans la poussière, sans aucune occasion de se laver les mains, sur des établis ou des bacs souillés; ou bien courant s’engouffrer dans des cabarets ou des gargottes surpeuplés; couchés contre les murs; souvent entassés, emmêlés, se bousculant, se provoquant, les jeunes travailleurs y sont exposés aux pires sollicitations.

§ 7. Milieu éducatif.

Combien de milieux de travail sont des milieux vraiment éducatifs? Quelles précautions ont été prises pour que les chefs immédiats, les surveillants, les contremaîtres, les ouvriers adultes fussent de véritables éducateurs des jeunes travailleurs, pour que l’organisation du travail, l’aménagement du local, les mesures sanitaires, la propreté, l’ordre, les moyens de sécurité, aient une valeur éducative? Qu’a-t-on prévu pour former la conscience professionnelle des jeunes salariés?

§ 8. Déplacements.

Que dire alors des déplacements? Des séjours dans les trains, les trams, les autobus, bondés, mal éclairés, non surveillés? Des longs arrêts dans les salles d’attente, autour des gares, devant les aubettes, à la rue?

§ 9. Logements.

Ceux que la distance ou d’autres circonstances obligent à loger loin de leurs parents, vivent dans des conditions telles, qu’il leur faut plus que de l’héroïsme pour résister à toutes les sollicitations et à toutes les tentations.

§ 10. Crise de la puberté.

Et c’est dans de telles conditions que les jeunes travailleurs doivent passer la crise de la puberté. Car c’est là le côté le plus tragique du sort des jeunes travailleurs. Ils sont à l’âge où ils ont le plus besoin de surveillance et de direction autorisées. La crise de la croissance transforme et bouleverse physiquement et moralement tout leur être. Leur curiosité est sans cesse éveillée, leur besoin d’affection grandit, leur personnalité se forme, tout est instable et surexcitable dans leurs sentiments.

Leur inexpérience et leur esprit d’indépendance les livrent désarmés aux initiations les plus troublantes et aux influences les plus pernicieuses. Et c’est à cette époque la plus dangereuse de leur vie, qu’ils sont jetés dans un tel milieu, abandonnés à toutes les rencontres, privés brusquement et presque fatalement de guides et de conseillers…

§ 11. Cessation de toute formation générale et privation de toute direction morale.

Pour la majorité de ces jeunes salariés, avec la fin de l’âge scolaire, c’en est fini de toute éducation religieuse, intellectuelle, morale.

La vie, le milieu du travail, les mœurs, les idées qui y règnent, tout cela les formera. Et pourtant l’âge de l’adolescence est par excellence l’âge de l’éducation. Faut-il s’étonner alors que l’instruction primaire qu’ils ont reçue, loin de leur servir les desserve, que leur intelligence s’atrophie, leur volonté se déforme, leurs sentiments soient dé viés? Ils seront presque fatalement privés de toutes les joies supérieures et n’auront que la seule perspective des plaisirs dégradants.

§ 12. Absence de contrôle paternel et de vie familiale.

Les jeunes salariés sont de plus en plus  détachés du milieu familial. Les adolescents de 14 ans cherchent du travail seuls, sont embauchés seuls, changent de patron et de métier seuls, en l’absence, à l’insu et parfois contre le gré des parents. Les trois quarts des parents qui habitent la campagne ignorent où travaillent leurs enfants salariés et combien ils gagnent. Ils ne songent plus même à se faire représenter, pour ces actes qui auront une répercussion si grave sur la vie de leurs enfants. Malgré toute la bonne volonté de quelques dirigeants industriels, le travail tel qu’il est actuellement organisé a une influence antifamiliale sur les jeunes salariés. Les membres de la famille travaillent dans des entreprises et dans des localités différentes, commencent et finissent le travail à des heures différentes, ne se rencontrent même plus pour manger et pour dormir. Le système des trois équipes disloque la famille ouvrière et rend impossible la surveillance des enfants.

Peu de parents furent préparés à leur rôle d’éducateurs. Leur affection non éclairée se traduit en coups et en gâteries. L’insuffisance du logement ajoute un nouvel obstacle à la vie familiale et est une cause de perversion et de démoralisation.

§ 13. Emancipation précoce.

Les jeunes salariés, quoique légalement mineurs et soumis à l’autorité de leurs parents, se conduisent en fait comme des majeurs pour tous les actes de leur vie de travail. Cette émancipation précoce a une répercussion fâcheuse sur le sentiment de responsabilité des parents et sur la piété filiale des enfants. Ceux-ci retiennent une partie de leur salaire et l’habitude tend à s’introduire dans bien des régions que les jeunes salariés ne paient plus à leurs parents qu’une somme fixe pour leur entretien, comme s’ils étaient de simples logeurs dans leur propre famille.

§ 14. Loisirs et distractions.

Il est facile de comprendre dès lors comment les loisirs se passent et quels plaisirs sont recherchés loin du foyer familial et loin des parents. L’augmentation des salaires et de l’argent de poche, l’attrait des cinémas et des dancings, la publicité tapageuse faite par les annonces lumineuses, les ciné-revues, les journaux sportifs, entraînent le jeune salarié aux dépenses exagérées, au gaspillage stupide de l’argent, à la frénésie des amusements, au dévergondage des mœurs. Et cela, il faut le répéter, en pleine crise de la puberté, loin de toute surveillance. Le jeune homme est abandonné à son inexpérience, à sa curiosité, à ses instincts. Toute sa vie sentimentale se développe, son initiation sexuelle s’accomplit, loin de toute tutelle discrète et prudente. Il se prépare à son avenir, à la fondation d’un foyer, fait la connaissance des jeunes filles, fréquente, courtise, se fiance, n’ayant comme guides et comme conseillers que les confidences, les moqueries, les scandales de camarades plus abandonnés et plus pervertis que lui. Personne ne le respecte dans ses sentiments les plus intimes, tout conspire pour le faire tomber et on se contentera de lui jeter la pierre quand il sera tombé.

§ 15. Abandon religieux.

Si le milieu du travail est de plus en plus détaché de la famille et de l’école, on peut dire qu’il s’est creusé un fossé entre la paroisse et le milieu du travail, qu’il s’élève une cloison étanche entre la religion et le problème du travail. A partir de 14 ans, les jeunes salariés sont jetés dans un milieu tout à fait laïcisé, dépouillé de toute conception et de toute influence religieuses, où ne se rencontrent presque jamais de pratiques et d’emblèmes religieux, où l’atmosphère est matérialiste et même païenne. Les moqueries, les objections, les calomnies contre la religion, contre le clergé et contre l’Eglise trouvent le jeune travailleur désemparé. La religion lui apparaîtra bonne tout au plus pour les enfants. Les pratiques religieuses, sans influence s’il lui en reste, seront souvent sur sa vie réelle. Et pourtant tous ces adolescents sont des baptisés, ont suivi les leçons du catéchisme, ont fait leur première communion. Plus de la moitié ont fréquenté pendant huit ans une école catholique, un grand nombre ont fait partie d’oeuvres paroissiales. Et après quelques mois de vie de travail, les neuf dixièmes abandonnent toute pratique religieuse, perdent tout contact avec le prêtre, n’ont plus confiance dans l’Eglise.

§ 16. Scepticisme et fatalisme.

Hélas, beaucoup trop d’autorités sociales acceptent comme un mal inévitable, la déchéance de la jeunesse ouvrière. On se contente souvent de gémir sur l’immoralité, l’indiscipline, la course aux plaisirs, la grossièreté des jeunes ouvriers et des jeunes ouvrières sans en rechercher les causes réelles. Au lieu de jeter la pierre à ceux et à celles qui tombent, on ferait mieux de se demander comment on se serait conduit soi-même, si on avait été à leur place. Il ne faut pas demander à la masse un héroïsme qu’on n’aurait pas soi-même. La complaisance de la presse pour les spectacles, la littérature et les amusements qui corrompent les jeunes travailleurs; l’apathie des autorités publiques envers toutes les mesures qui doivent prévenir la chute et la perte des jeunes travailleurs; le persiflage et les railleries contre toute campagne pour relever la moralité des jeunes travailleurs sont une des hontes de notre époque.

Il ne faut pas s’étonner si beaucoup de jeunes travailleurs exposés aux brimades, aux moqueries, aux assauts continuels d’un milieu corrompu et corrupteur, finissent par se décourager, par accepter une déchéance qui leur paraît inévitable et par croire qu’il faut vivre en état de péché mortel dans le milieu actuel du travail.

Aussi faut-il admirer comme des apôtres et des héros, les jeunes salariés qui luttent vaillamment pour leur propre intégrité et pour celle de leurs compagnons de travail : ce seront les vrais sauveurs de la classe ouvrière.